Plus rond le monde

C’est toujours un mystère le début d’une histoire. Alors, parfois, je glane des indices.

“…et tu habites où ?… “, demande une voix timide, en tapant dans le ballon. “Juste là, au 004, zéro zéro quat’, c’est chez moi “, répond le gamin d’un ton sérieux, derrière ses lunettes et sous son casque bleu, car il fait aussi du vélo. Un vélo rouge, posé un peu plus haut dans la ruelle. Il a peut-être sept ou huit ans. ” Et toi ?… “, il demande à l’autre, qui n’est pas bien plus grand. ” Moi, j’habite en face “, montrant du bras. Et il ajoute, la voix un peu inquiète, en relançant la balle, “… peut-être qu’on sera amis, alors ? ” Pourvu qu’il dise oui, pourvu qu’il dise oui ! Il est aussi blond de cheveux que l’autre est noir de peau. Mais ce soir, en rentrant, peut-être qu’il dira juste à ses parents : “J’ai un nouvel ami“. Et comment il s’appelle ? “Le petit bleu” ! Vive le football qui rapproche les petits d’hommes. 

 

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Spéciale dédicace à mon frère qui se reconnaîtra

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De valises en cartons

Il fait si bleu qu’un ciel rougeoit ! Depuis neuf ans que je suis là — mais oui j’ai recompté — je n’ai jamais vu un mois de mai si beau, si chaud. Jamais autant profité de cette lumière au couchant, si loin sur l’horizon. Habituellement, j’en profitais surtout fin juin ou en juillet, entre deux orages. Mais là, je suis gâtée, gâteuse, régalée ! Entre dix cartons et trois dossiers à boucler —non, je n’ai pas compté — regarder plus loin, par la fenêtre, par dessus la terrasse, au-delà. L’avenir se dessine entre les nuages. Les Nippons y voient, paraît-il, un dragon, symbole d’immortalité et longévité. C’est fou ce qu’on apprend en accompagnant l’étudiante au bout de sa première licence, qui s’appelle bac-au-nord. J’adore ces moments de complicité, qui me rappellent qu’en Avignon, à la même époque, nous étions pareillement soudées. Prêtes à faire nos valises, déjà. Prêtes à faire nos cartons, cette fois.

Mais comment rester concentrées quand on commence à fouiller le passé ? Entre les papiers qui remontent à la surface, les traces du chat, les dessins d’enfant, les mots de maman, les carnets noircis qu’on ne relira pas —enfin, pas tout de suite—, les cartes postales et les photos jaunies sur lesquelles on s’attendrit. Des livres et des bouquins, des objets qui viennent de loin et qui ne servent plus à rien. C’est vendredi, j’écoute du heavy. Lundi, examen d’histoire !

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Je ne me lasse pas de cette musique là !

Surmenage

Certains jours, j’avoue, je ne sais plus à quel saint me vouer ! C’est dire si mon état est grave. La confusion s’installe, est-ce bien normal ? Après la mandoline, et avant Kant, l’étudiante s’attaque au koto. Instrument aussi appelé gakusõ, chikusõ ou zokusõ, selon les périodes. A ne pas confondre avec son cousin chinois le hitsu-no-koto ou le shiragim-goto coréen qui n’a rien à voir, vous avouerez. L’heure est à l’Orient comme l’Europe est à la droite. L’autre jour, j’ai interviewé dans la même journée, un Belge à Shanghaï et un Chinois en Belgïe. Comment ne pas perdre le Nord ? Surtout que super-bart-abat a déjà tout pris !

L’autre jour aussi, mais ce n’était pas le même jour, j’ai assisté à une défense de thèse où tout le jury était masculin ! Vous trouvez ça normal ? Certains venaient de Paris ou d’Oxford pour faire les malins, ou même du GIEC, qui n’est pas très loin. N’empêche. Aucun n’avait de jupe, ni de rimmel, ni de talons aiguilles, ni de rouge à lèvres, alors que pourtant deux au moins étaient barbus. Le même jour, mais ailleurs, j’ai participé à un jury de promotion appelé ascenseur social, où nous étions trois femmes pour deux hommes. Aucune ne portait de jupe, ni de rouge à lèvres, ni des talons aiguilles, mais les hommes avaient mis du rimmel ! Du moins un, avec un chapeau, qui se prenait pour Freud-et-Luc-Ferry-réunis, j’ai bien ri. De slow en slow, nous avons dansé sur des airs de menuet, avec des robes de Marie-Antoinette. J’ai dû perdre la tête, juste avant de me réveiller en découvrant le score des verts.

A Wépion donc, ou était-ce à Brüssel, après un sordide attentat, marine-sous-le niveau-zéro est venue ramener sa fraise ! Alors que le ciel n’est même pas bleu ! Personne ne lui a dit, qu’ici on mange des choiseuls, des karikoles, des boulets mais pas de quenelles ? Son porte-parole a menacé les journalistes de mise à mort. Je sens qu’il va encore y avoir des blessés par balles mais je ne sais pas dans quel camp. Non décidément, Cabrel, ce monde n’est pas sérieux. Je vous mets une photo d’église. Juste au cas où certains voudraient prier pour les pauvres pêcheurs qui n’ont pas été voter dimanche. Je suis fatiguée aujourd’hui, je sens que je vais prendre l’ascenseur. Ascension, on dit ? Vous croyez ? Faudra m’expliquer. 

photo-58.jpgHors-château et hors sujet !

(le hors sujet est la hantise de l’hypokhâgneuse qui se montre très rigoureuse, sa mère est moins rigoriste)

Adio neo villagio

Incroyable, depuis une semaine que je suis remontée, le ciel est bleu. Par moment, il fait presque chaud. On se balade en sandales, on peut manger en terrasse. Le mistral a bien soufflé un soir à Liège, il a un peu plu cette nuit, mais rien que de très normal. Le Nord en mai, c’est le Sud à l’année !

Pas trop le temps d’en profiter, les journées chargées s’enchaînent et m’enchaînent. L’étudiante est en session sur le bord de son lit, je suis en mission au portable sur la table. Alors, quand je peux m’évader, j’en profite pour voyager dans le temps. Hier, je suis retournée au centre de calcul, où ma mère fit ses premières armes de dactylo, avec sa machine à boule, quelle invention ! Sauf qu’il fallait changer de boule à chaque ligne pour intégrer les formules mathématiques du professeur rêveur d’étoiles qu’on-appelait-odilon-godard. Il n’est pas sur la toile, paix à son âme, je vous parle d’un temps que les moins de vingt ans… appellent la préhistoire !

Or, donc, pourtant, c’est là que tout a commencé. De l’arrivée de la famille décomposée dans la néocité, de son installation, de son implantation, de tous nos rêves d’ici et d’ailleurs. Flash-back. Redescendant vers le centre, pour aller chercher un recommandé à la poste qui n’est plus la poste, bien que je l’ai occupée pour qu’elle puisse y rester (les inconditionnels auront suivi les épisodes de 2009 sur le blog vert), j’ai vu défiler le temps, repassant devant des briques familières.

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Bâtiment banal, si ce n’est le beau bleu et le pin parasol qui me rappellent quelque chose, mais quoi ? Petite porte à gauche, qui mène vers un grand auditoire. Vertiges sur écran noir. Ici se dressait le premier cinéma improvisé de la néo-univer-cité. A 17 ans non accomplis, j’y ai vu l’orange-mécanique-aux-jeunes-interdits. J’avais un peu triché. Comment le regretter ? La violence du film ne m’a jamais quittée, ni Beethoven, ni Kubrick, ni la force d’une leçon de cinéma, ni la passion de raconter des histoires, ni les questions de société, du conditionnement par l’image et du formatage de la pensée.

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Quelque quarante ans plus tard (je triche pour la rime) et cinquante mètres plus bas, j’ai vu ça ! L’ancien bureau de ma mère et de son nouveau-patron-qui-n’était-plus-odilon. Quand elle en a eu marre des calculs astronomiques qui lui faisaient tourner la boule, elle est venue s’occuper des courriers officiels et des fonds nécessaires pour que la néoville puisse croître et embellir. Ce laboratoire urbain me passionnait, j’aurais dû faire architecte ! Rentrant de mes cours à la capitale, je passais la voir, qui s’agitait beaucoup, le chien couché sous son bureau. J’en profitais pour aller admirer les progrès-sur-la-maquette-d’Anita et les plans-tirés-sur-la-machine-à-encre. L’odeur me revient de loin, je vous parle d’un temps d’avant l’impression numérique ! Et donc, hier, j’ai vu ça ! Un petit garçon qui jouait sous ses fenêtres. Son petit-fils qu’elle n’a pas connu, ce neveu que je connais peu ! J’aime bien l’idée qu’il vienne chaque jour lui dire bonjour et que, de loin, elle veille encore sur lui. Je la vois, comme si elle aillait se pencher à la fenêtre, juste au-dessus de lui : “ne reste pas au soleil sans chapeau !”

Quand le plan de cette crèche nous a été soumis, il y a cinq ans, je l’ai examiné comme il se doit. En réunion au même endroit, du temps où je faisais aussi conseiller en aménagement du territoire, j’ai insisté pour qu’on veille à la sécurité et au confort des enfants. Hier, j’étais heureuse de voir le résultat. Et de voir ce petit garçon là … mais de loin seulement ! J’avais un peu l’impression de guetter un prisonnier qui fait son tour dans la cour. C’est normal, désormais. On n’entre pas dans une crèche comme dans un bureau qui fut un peu ma maison. Une crèche telle une forteresse ! C’est là que je me suis dit que le monde avait changé et pas seulement pour les machines à écrire.

Avant, on se faisait juste confiance ! Surtout dans la néoville, où tout le monde se connaissait. On pouvait entrer librement partout. Et même ailleurs. il y a trente ans, je pénétrais sur ma bonne mine au conseil-des-ministres européens-à-douze, sans badge ni aucune fouille. J’accédais au parking souterrain de la Commission-de-Bruxelles, sans montrer patte blanche. Faut dire aussi que j’étais venue en stop, légère et insouciante. Maintenant, on refuse d’installer une boîte postale dans la-trop-belle-gare-de-liège sous prétexte qu’on pourrait y glisser une bombe. Ce monde est devenu parano, Kubrick ne me démentirait pas.

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D’ici qu’un avion s’écrase sur l’antenne communale ou que les jeunes mettent le feu à la nouvelle maison construite pour eux …! Voyez qu’on a pris soin de supprimer la terrasse que j’avais demandée sur le toit, par peur des envies de suicide. A force d’être dans un blockhaus, on ne sait jamais ! Et voilà comment d’un rêve de ville en liberté, on fait un monde aseptisé. J’aime bien le bleu entre les bâtiments, il m’aide à dire adieu à la néo-cité-ciné-citta, où j’ai vu tous les Fellini aussi. A ceux qui trouvent que je ne dois pas vivre dans le passé, je réponds que le passé vit en moi. Voilà pourquoi je m’en vais vivre ailleurs. Avec Kubrick, à la recherche d’autres briques mais toujours en musique, je vous rassure Cool

Sahara

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Parfois, il arrive qu’on ne reconnaisse plus
des paysages familiers.

Là où les oiseaux chantaient dans les bois verts, soudain le sable est venu.
Quand souffle le simoun, il fait
plus de dégâts que les bulldozers !
… A moins que ce soit l’inverse ? 

Au bois joli

Au joli bois de mai, je m’en fus promenée. Il faisait vert, il faisait doux. Il faisait un temps qui n’existe dans le Nord de la Picardie, quand les jacinthes bleues envahissent le sous-bois. Ou juste après ! Quand les mares ne sont ni gorgées, ni encore asséchées mais qu’il vaut mieux les contourner. Se frayer un chemin au milieu des fougères et des orties. Quand les oiseaux chantent, vous entendez ? Mais taisez-vous, voyons ! Pas facile de se promener très accompagnée quand les zones de quiétude ne sont pas respectées.

 

—  Silence —

Patience, la photo arrive …  

du moins, en principe !

 

A l’arrivée, les plus assoiffés d’avoir trop parlé, réclament à boire. Et des bières à ouvrir, sans les dents et sans décapsuleur. C’est alors que j’interviens ! J’adore ce moment précis où j’ai l’impression d’être superwoman qui va sauver le monde de la soif. Je sors mon canif magique ! Ce n’est jamais qu’un couteau suisse qui fait office comme chacun sait de lame et d’ouvre-boîte, de cure-dent et de lime, de tournevis et de ciseau, de pince à épiler quand il est bien conçu, de mini scie et de poinçon quand la situation l’exige. Celui-ci est en format de poche, attaché à mes clés qui ne me quittent jamais. Voilà que j’ouvre les bières. Celles des autres bien sûr, moi je ne bois que l’eau en canette ! Et voilà qu’une des promeneuses s‘étonne. Tu te promènes toujours avec un canif sur toi ? Ca ne me viendrait jamais à l’idée, dit-elle ouvrant grand ses yeux étonnés. Je lui explique les bienfaits et les usages de cet outil indispensable qui m’a déjà tant souvent servi. Peut-être, me dit-elle, mais moi je n’en ai pas besoin, j’ai un mari pour ça !

Pourtant, non. Je vous assure que ce modèle ne fait pas sex-toy en sus ! Tout le malentendu est là. Depuis que j’ai l’âge d’écouter Led Zep et de me promener seule en rue, je suis toujours sortie affublée d’une pochette de secours. Au cas où… je pourrais aider quelqu’un ! Mon canif n’est pas un symbole phallique. Il vient compléter ma panoplie de mouchoirs en papier, d’aspirines en tube, de briquets en plastique, de spray contre les moustiques et de petite-monnaie-on-ne-sait-jamais. Mes poches sont sans fin. J’ai toujours plus d’un tour dans mon sac au service de celui qui passe.

Mais d’où me vient ce besoin de sortir ma boîte à outils, de poser sur la table mon attirail, de vouloir me rendre utile sans jamais me faire aider? C’est grave docteur ? Certains diront que je suis gentille, dévouée, prévoyante, réconfortante. D’autres diront qu’à vouloir me mêler de régler tous des problèmes des autres, je suis contrôlante, envahissante, traumatisante. Se rendre indispensable c’est insupportable ! Non, je n’ai pas réponse à tout mais j’adore trouver des solutions. Pour accrocher l’étagère en défiant les lois de la physique ou pour tailler des bâtons qui vont m’emmener plus vite, plus loin du brouhaha. Après, si j’ai mal, je sais bien aussi qu’il n’y a pas de remède miracle dans la boîte magique. Pas même un mari pour souffrir à ma place.

 

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En l’absence de photo-au-bois-qui-n’arrive-pas
je vous mets le canif’,
dans sa version suisse et personnalisée.

Oui, je sais, il est rouge 😉

Le vent des cerises

Ce matin, il est revenu. Frais, vif, impertinent. Penchée à la fenêtre, j’aperçois la propriétaire. Vos volets claqu… lui dis-je, mais le vent emporte ma voix. Quoi ? Vos volets ne restent pas attachés comme il convient, joignant le geste à la parole et refermant le battant. Clac. Ma foi, c’est vrai, me dit-elle, vous êtes obligée de vivre dans le noir ! Avec un ciel pareil, avouez que c’est rageant. Elle a promis d’arranger la chose, mais quand ? Dans le Sud, on a toujours le temps et le vent.

J’en ai donc profité pour aller me promener, comme j’aime, la jupe légère qui vole au vent. Il fait si doux en ce printemps, et même chaud sous le soleil. Si ce n’était ce semblant de zéphyr, qui n’est pas non plus l’autan, mais bien le plus fol et le plus magistral… voyez de qui je veux parler ? Celui qui fait voler mon chapeau. Mais je ne suis pas idiote non plus, je ne mets pas de chapeau quand il souffle autant !

Me promenant, le pas allègre, laissant Claude croire que le climat ne change pas, je m’adonne à mon sport favori : parcourir Avignon, en ses remparts, comme à chaque fois, d’un regard neuf. M’étonner et me réjouir à chaque coin de rue, délicieusement éclairé, mystérieusement décalé. Tantôt l’Italie, tantôt Londres. Et il arrive encore que je découvre au détour d’une ruelle, une nouvelle placette. Et même un restaurant japonais qui n’a rien à faire là. Sauf à régaler ma fille quand juillet sera venu et les festivaliers arrivés. Disons que je vais patienter. En attendant la foire, profiter de chaque instant de quiétude. Savourer ma chance, les cerises craquantes et les roses qui embaument au square Agricol.  

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London Calling

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Primavera cours Viala

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 La principale est la plus discrète des places

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Envers du décor ou mise en scène ?

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Invitation insolite au détour d’une ruelle.
Remarquez que les luminaires ont été changés.

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A trop marcher, il faut me rechausser !

Et toujours en termes de mobilier urbain,
on peut dire que ça manque de bancs.
Faudra que j’en parle à Cécile…
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Les cerises sont arrivées en avance cette année. Elles sont délicieuses à croquer, juteuses à souhait.

Décidément, il est trop court ce temps là…

Voilà que je remonte déjà.