Vallis Clausa

Ici, c’est aussi comme ça. Parfois, comme on ne s’y attend pas ! Un département qui vire à droite toute, à l’extrême, puis se délite, ploie mais ne cède pas.  Avîgnoun, un bastion qui résiste ! Tout autour, des bastides qui fâchent, des campagnes fascisantes aux couleurs fascinantes. Saturation à 40%. Bleu, et marine. Bleu, et gris. Bleu, et vert aussi. Petit aperçu de ce bleu minéral. Du difficile équilibre à trouver en Vaucluse, ce val-clos, cette vallée-cluse, ce païs où tournent les roues et sourdent les sorgues souterraines. 

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Normal, quoi !

Six semaines plus tard, je repars ! Un lundi cette fois et 4 heures plus tard. J’aime bien voyager, surtout depuis janvier 2015 ! Désormais, le matin, je pars en musique. Mais si on nous joue toujours la même chanson, c’est à chaque fois sur un autre air ! A Brüssel, capitale-van-Europa, aucun ascenseur en état marche, aucun escalator qui descend du quai 10-9 et aucun préposé à qui le signaler. Normal, quoi ! A peine installés dans la voiture-tégévé-vitres-teintées, les douaniers montent pareillement pour nous contrôler. Aucune valise chinoise égarée, seulement une famille anglaise très tatouée et un peu déboussolée. On fouille le sac d’un joueur de football, en équipe nationale, il ne dit pas de quel pays d’Afrique. Rien d’anormal, sauf deux jeunes gens qui se glissent jusqu’à l’arrière de la dernière voiture et remontent entre deux contrôleurs.

Rien à signaler à la voiture bar non plus. Cette fois-ci, c’est simple il n’y a plus rien. Ni boissons chaudes, ni boissons froides, ni sandwiches, ni salades,  ni rien à manger ou à boire, le bar est juste fermé. Et ce « pour toute la durée du trajet », précise l’accompagnateur. Je rappelle qu’il est midi, et que certains de mes compagnons de voyage vont jusqu’à Toulon ou St-Raphaël, le terminus étant à Nice. Il fait soleil jusqu’à Marne-la-Vallée, mais un peu froid pour ma voisine qui se plaint. J’ai chaud mais je respire, nous sommes passés à Charles de Gaulle sans aucune alerte à la bombe !

Cette fois-ci, aucun visage terroriste-intégriste à l’horizon. Sauf un abbé qui fait le moine avec sa soutane. Il vient humblement quémander une place dans le quadrant près d’une prise de courant (il y en a partout mais il doit l’ignorer, même omniscient, on ne peut pas tout savoir). Ni une, ni deux, le voilà qui débarque avec son barda de baroudeur envahissant, son double-sac-à-dos-doudoune-qui-pendouille, sa méga-valise-à-roulettes-catégorie-à-soufflets et sa précieuse-malette-en-cuir-façon-helvétique. Je me demande si les douaniers ont bien tout vérifié ! Sans sa tonsure mal soignée, son habit noir ceinturé et ses chaussures trop neuves, on le prendrait pour un dangereux trafiquant. Un qui voyage en déménageant, j’en connais d’autres !

Parfaitement branché, mac allumé, ifone collé à l’oreille, l’abbé va poliment parler sur la plateforme. C’est idiot, je ne sais pas pourquoi celui-là ne me fait pas tout à fait peur. Les autres passagers lui sourient. Il inspire naturellement confiance malgré son air pas net et son regard fuyant. C’est là que je me dis que, pareillement, un rabbin ou un iman doit inspirer ce respect béat… celui qui fait qu’on le croit. On reste facilement la bouche ouverte et l’air un peu con, à écouter les paroles d’un saintomme, fut-il de Savoie ou de Syrie.

Donc, tout s’annonce bien, mieux, bref, presque parfait. J’ai de quoi tenir les cinq heures programmées, moi qui suis partie depuis dix heures du matin. Une petite bouteille d’eau, un sandwich promptement avalé, une gauff’-de-Lîdje-qui-colle-sur-les-doigts-j’en-mets-partout et une banane que je propose à mes voisins, qui commencent à avoir faim sachant que le trajet sera encore plus long que prévu.

« Notre train est immobilisé en gare de Chessy, en attendant l’intervention des forces de l’ordre. » Voilà qui est très rassurant ! Dans le tunnel ombragé et venteux, il fait de plus en plus frais pour la dame qui a froid et on n’a plus de réseau non plus. Stoïque, l’abbé n’a pas bougé ¿ Que passa ? Les deux jeunes qui fuyaient n’ont donc pas réussi à sauter en marche ?  Mais que fait la police ? Elle est allée chercher le fourgon… « pour évacuer des passagers particulièrement agressifs, en queue du train », précise la voix ! Voilà, voilà. Non ce n’est pas une nouvelle attraction de Mickeyland. On repart avec quarante-trois minutes de retard et toujours rien à boire ! Bonne nouvelle, les toilettes ne sont pas encore bouchées.

Après, fouette cocher, les chevaux s’emballent. Le train roule à si grande vitesse que j’en ai mal aux oreilles. Tout le monde s’assoupit. Arrivée en gare-de-la-part-dieu-qui-prend-la-sienne, chacun se réveille.  Découvert l’abbé, qui a squatté la place juste pour avoir plus de place, est dénoncé ! A Lyon,  c’est la confusion. On monte et on oublie de redescendre. On repart, et puis non. Quelcon tire le signal d’alarme…  J’aime bien quand ça tangue ! Le retard s’accumule puis se résorbe, on annonce Avignon à Valence. Tout le monde se bouscule pour descendre. Le soleil brille toujours et là je découvre que le ciel bleu… est devenu marine ! Décidément, les voies du saigneur nous sont impénétrables.

Eclipse

Alors ici, le ciel était gris, à peine plus gris que d’habitude. Et c’est à peine si on a senti qu’il faisait plus gris encore au moment très précis où, assise à la fenêtre, confortablement installée lunettes sur le nez, à la bonne hauteur, dans la bonne direction, je m’apprêtais à regarder le soleil en rendez-vous galant avec la lune. Que nenni, rien de rien ! Il y a des moments qui n’existent pas vraiment. Ou alors, seulement décalés dans le temps.

Ainsi à Avignon, le 4 juillet 2014, la Cour d’honneur du Palais des papes avait un nouveau rendez-vous avec “Le Prince de Hombourg“. Montée par Jean Vilar, interprétée par Gérard Philippe et Jeanne Moreau, la pièce fut présentée en 1951, 1952, 1954 et 1956. Non, je n’étais pas née. Mais cette année, j’aurais bien voulu y assister. Sauf que la première a été annulée, la faute au mouvement des intermittents, qui avaient bien raison d’être mécontents. De toute façon, j’étais encore en plein déménagement !

C’est donc à Liège, à la veille du printemps, que j’ai vu la scène s’ouvrir sur des hommes nus en sarabande, comme ils avaient chauds sous les étoiles. J’imaginais les murs du Palais et les gradins, comme j’étais bien. Songe d’une nuit d’été pour une pièce décalée, sorte de rêve éveillé qui sait se faire désirer. Des décors et une mise en scène grandioses, projections, illuminations et illusions. Voilà du théâtre comme on n’en voit qu’à Avignon ! Bien sûr pas durant le oFF, qui est gentil, marrant, décapant, léger, ludique et pas cher ! Dans le vrai festival, dans le Inn où il faut être, c’est du sérieux, du solide, du poignant, du troublant, du déchirant, surtout pour le porte-monnaie !

Alors, finalement, cette pièce, je suis bien contente de l’avoir vue au théâtre-de-la-place-du-20-août, dans de bonnes conditions, à l’abri de la pluie et du vent ! Et je me dis aussi que j’adore ma vie partagée, qui me donne à voir le meilleur au meilleur moment ! Comme d’aller visiter une exposition sur l’art dégénéré, montée par les étudiants d’histoire de l’art qui y travaillent depuis douze ans. Comme d’aller écouter une conférence musicale au “point culture”, parce que désormais on ne parle plus de médiathèque, ce nom barbare qui peut faire peur. Sans culture, point de salut! Et vous, l’éclipse, c’était comment?

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On est beaucoup mieux assis au Nord !

Il y a un peu plus, je vous le mets aussi ?

C’est du bleu ! Qui annonce le printemps, parce qu’ici aussi, les saisons sont ce qu’elles sont. Il n’y a pas qu’à Avignon, me dit ma fille, que le bleu est bleu. Là-dessus, on n’est pas d’accord ! Au Sud, c’est un bleu différent, plus profond, intense, agressif même, qui tire vers le marine, aussi parfois, je crains, de plus en plus. Détail amusant, j’ai appris l’autre jour que la couleur bleue, n’existait pas pour les Anciens, ni les Grecs. Et que les Egyptiens, les premiers qui ont appris à la fabriquer, sont aussi les premiers à l’avoir nommée ! Pour Homère, le ciel était ciel, ombre et vert, plomb et jaune. C’est fascinant le monde des humains et de la sémiologie. Pour exister, il faut nommer ! Maintenant, je peux aussi vous mettre des photos, et vous jugerez de l’appeler comme bon vous semble, ce ciel du Nord qui annonce le temps des cerises. 

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Les trois dernières photos ont été prises à quelques dizaines de mètres d’intervalle, ce qui permet d’admirer le grand n’importe quoi de l’architecture locale, où on mélange allègrement le très vieux vilain avec le très laid récent. Mais on ne va pas tout dénigrer, il y aussi de l’ancien très bien et du contemporain qui se tient. Et puis, sur la dernière image, il est intéressent de distinguer, tout en haut et au loin, les coteaux et la citadelle, et tout en bas, devant le palais de justice, les militaires de faction. Ils étaient aussi au bas des escaliers, sur la place-saint-lambert-la-cathédrale-disparue, on n’est jamais trop prudent, même si je sursaute toujours autant en voyant un fusil mitrailleur à ma hauteur. Enfin, sur cette photo, on devinera également la maison des barricades, haut lieu de la résistance au grand n’importe quoi de la société de consommation. Un bon résumé de la cité, ardente sous la braise et le plomb.

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Platane du Nord, qui attend le printemps !

Je vous mets un peu de tout ?

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Alors, d’accord, ici on est au Nord. Mais au Sud du Nord quand même, là où l’ourthe rejoint la meuse qui s’évade jusqu’au rhin qui mène à la mer qu’on appelle zee. Autant dire qu’elle s’évase, qu’elle s’étale, qu’elle flemmarde un peu la meuse, qu’elle n’est pas pressée d’arriver, qu’elle prend ses aises. Qu’elle va à s’n’aize…  comme on dit par ici ! Et on s’y connait par ici. C’est hallucinant comme ils ont le temps, les gens. Déjà qu’au Sud, ce ne sont pas des rapides-express, ici, ils vont à la lenteur d’un escargot qui aurait pris le train de Namur en marche arrière. Dans les magasins surtout, c’est frappant comme ils ont le temps. Pour parler entre eux, entre elles, derrière le comptoir sans trop se soucier du client qui attend, des clientes qui patientent, de la file qui s’allonge sur le trottoir, parce que les magasins sont tout petits riquiquis.

Ici, on ne parle pas de la pluie, c’est tellement commun. On ne parle pas non plus du vent, c’est tellement pas rassurant. On ne parle pas de la neige qu’il n’y a pas, du soleil qu’on ne voit pas. Non, ici, on ne parle pas du temps, on le prend ! “Tu as vu ma nouvelle couleur, mon vernis, mon chemisier, le collier qu’il m’a offert, j’ai dit à ma voisine que son chat devait aller faire ses crottes ailleurs”. Au lendemain de la journée des droits de la femme, je précise bien qu’on ne va pas nous retirer le droit de parler pour ne rien dire ! D’autant que ce n’est pas une affaire de genre. Entre femmes, ou avec le client qui s’avère bavard, hésitant entre la jaune et la rouge, entre deux jambons, entre deux caleçons, entre deux paires de bas, et qui évoque à la fois son grand-père et sa belle-soeur, à qui pareille aventure est arrivée… non, mais allô, quoi ?

Le plus extravagant est certainement le quincaillier, où on sait qu’on va passer la demi-journée pour chercher une clé à molette !  Non pas qu’il n’en ait pas, mais qu’il explique, avec force de détails, les nuances et les couleurs, la force et l’amplitude … à la personne avant vous, qui se demande si tout compte fait, elle n’aurait pas plutôt besoin d’une chignole. Tiens, justement, j’en ai une, qui … et c’est reparti. Ecroulées on est, l’étudiante et moi, parce qu’il y met l’intonation qu’il faut, avec un accent inimitable même pas la peine d’essayer. Il en fait des tonnes, comme s’il s’attendait à tout moment à voir débarquer une équipe de télé pour le filmer. Bon, c’est pas tout ça, mais nous on aurait juste voulu un tournevis en croix qui ne casse pas ! 

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Vraiment un peu de tout,
mais sans façon !

Faut reconnaître aussi que pour assurer le service, ils sont là. L’autre jour, j’arrive à la poste, à la grand’poste, puisqu’à Liège il existe encore un bureau de poste principal sur la place du marché. Non plus dans le beau bâtiment de la grand’poste, qui va être transformé en halles aux produits frais mais ça c’est une autre  histoire. Non, un vrai bureau de poste qui ouvre jusqu’à 18h, et pas un coin de comptoir entre une pile de journaux et une pile de bières. Donc, dans le bureau qui allait fermer, opportunément j’aperçois le facteur, blanchi sous le harnais, qui a déjà relevé le courrier. Je lui tends confiante mes cinq enveloppes qu’il accepte de prendre, “parce vous avez l’air gentille”, me dit-il. “Que vous allez prendre parce que vous êtes gentil”, je le retourne le compliment. Tout le monde est très gentil par ici, je vous ai déjà dit ? “Eh mais, elles sont bien lourdes”, dit-il, “vous êtes sûre de les avoir suffisamment affranchies” ? Là, la préposée un peu coincée qui venait de fermer son guichet, le rouvre pour peser le dit-courrier et constater l’infraction ! Juste à temps. Vous imaginez le service rendu… ce n’est pas partout dans une grande ville qu’on aura ça.

Un peu plus loin, je vais à la grande pharmacie (oui je sais j’ai tendance à voir les choses en grand, c’est mon côté mégalo) m’enquérir si ma fille est passée ou non prendre un médicament commandé. Et là, ni une ni deux, le jeune homme rougissant, roux et boutonneux, me décrit l’étudiante en se souvenant parfaitement qu’elle était passée, et à quelle heure, et ce qu’elle avait pris. Non mais c’est qu’ils sont attentifs aussi ! Je m’amuse… ça m’aide à passer le temps quand j’attends, au guichet de la gare des palais, et que franchement, là je sens que ça commence à bouillir-chaud-boulet-frites parce que le train lambin est annoncé. “Pas grave”, me dit l’employé prévenant, “il partira en retard…  “

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Chat’alors, des chouettes !