Bleu noir rouge avec du jaune

Ca s’annonçait comme un séjour tranquille, durant un mois de mars qui n’était ni vraiment gris, ni vraiment chaud. Juste un air de printemps qui viendrait en s’attardant. Un départ banal, sans fouille au corps, sans contrôle, sans stress. Et même mieux pour un dimanche ! Un ascenseur qui fonctionnait au quai quinze. Un lift imprévu, un voisin coopérant, un soleil indolent. Un train avec une voiture-bar et aucun retard ! Peu d’enfants braillards, peu de passagers troublés. Bref, un trajet comme j’avais presque oublié qu’il pouvait en exister. A l’arrivée, une brume sur le palais et un peu trop de nuages à mon goût. Prémices d’une sinistre quinzaine belge.

Mardi, voilà que les Français découvrent Forest, qu’ils prononcent très justement forêt, parce que le “s” du vieux françois peut être remplacé par un accent circonflexe (sauf quand on décide de le supprimer). D’ailleurs, à Forest, aucune forêt ! Seulement un terroriste abattu et des indices. Alors, je sors un plan, j’explique qu’on n’est pas dans la banlieue de Brüssel, mais à côté de la gare d’où partent les trains qui vont vite. 

Vendredi, j’apprends sous la douche qu’ils sont tous remontés au moulin au bord du ruisseau, à Molenbeek qu’ils n’arrivent pas à prononcer mais qu’ils ont réussi à l’arrêter. Et qu’il va être transférer à Brugge-la-morte. Je reprends une carte qui explique que la côte n’est pas encore menacée mais seulement ensablée. Sur ce, je pars le coeur léger à Marseille où il fait plein soleil. Je respire un peu de bleu. Mais le répit est de courte durée.

Mardi, j’apprends dans mon lit qu’il existe des communes qui sont pires encore que les quartiers nord de la cité phocéenne. Qu’à l’aéroport, il y a des morts. Et qu’au ruisseau du maelbeek, d’autres sont tombés, broyés, pulvérisés. Que la ville est paralysée, que des amis sont évacués, que des amies sont confinées. Plus moyen de téléphoner. Que ma fille est rentrée, vive les réseaux sociaux. Que mes frères sont sauvés, vive la télé. Que le cadet va continuer à déminer. Et qu’il faut continuer à expliquer.

Que ce métro, je l’ai pris dix fois, cent fois, mille fois. Mille fois, tu crois ? Dans une autre vie, quand j’habitais au centre et que je travaillais au quartier européen. Je n’ai jamais compté, il ne faut pas se sentir viser. Ce n’est qu’une artère vitale, la première ligne inaugurée, l’indispensable liaison vers cette gare centrale, qui m’insupporte. Faut que je vous fasse un zoom ?

Retour en gros plan sur cet aérogare, celui que je déteste le plus au monde, moi qui ai tant voyagé  du temps où je voyageais. Dix fois, trente fois ? Baisers dans le hall des départs. Retour ensuite sur ma commune d’enfance, la cité des ânes, celle qu’on n’arrivera jamais à prononcer. Non loin de la belle gare, dans les rues interdites où on ne pouvait jamais aller, des tonnes d’explosifs et l’incroyable récit d’un taximen qui pourrait être un frère. Tout remonte par jets, par flots, en saccades sanguinolentes. Groggy, je suis. Où suis-je ? Tous les Français sont devenus Belges. Par sympathie. Merci, j’ai tellement pleuré Paris.

Les images en boucle, les commentaires répétés. Soulagée de ne plus être correspondante. Passive je suis, et ça me ronge aussi. Ne pas être là. Etre au Sud et savoir qu’il va falloir remonter sans savoir quand on pourra redescendre. Parce qu’on a perdu l’insouciance. Parce que rien ne sera jamais plus serein. Parce que tout me revient. Et l’incurie de nos dirigeants, et leurs sales petits accommodements. Et le dégoût de Bruxelles, ma belle. 

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Un iris, symbole de la ville meurtrie,
au bord du Rhône…

   

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Bleu de mars

Au premier jour du printemps, s’habiller de couleurs d’automne ! Prune et brune, mais pourquoi le soleil ne brille pas autant que je voudrais ? Pourquoi le bleu est gris, et même la pluie ? Comme à chaque fois, ici, à la même époque, les mêmes questions. Je n’aurais pu dû prendre cette petite jupe et miser plus sûrement sur la petite laine.  Qu’est-ce que je vais mettre pour ne pas avoir froid le matin, pour ne pas avoir chaud l’après-midi ?  Comment échapper à ce vent-coulis à midi, en traversant du côté ombre ? Où sont mes lunettes solaires, en repassant du côté clair ?

Parce que la lumière est là, mais pas tout le temps. Parce que le vent s’amuse par intermittence. Le plafond est haut, les ondées passagères. On glisse sur les pavés mouillés, heureusement que le parapluie sert de parachute ! Et parfois sur le port, on se dore comme on s’en dort, sur la terrasse à l’abri.

Pourtant, certains indices ne trompent pas. Les oiseaux, fiers de leur plumage font chanter leur ramage. Ca batifole à tout va, le printemps est là ! Ca se chamaille dans les platanes troués, où les pigeons vont se cacher, où les merlettes vont se nicher. Les colverts à la parade, les mouettes à l’estacade. Ca remue pas mal par ici.

A la Crau-de-la-Durance, les premiers cerisiers sans se dépêcher —mais peut-être sont-ce des pêchers? — viennent à fleurir, timidement au verger. La douceur n’est pas encore installée. Derrière les arbres dénudés, on aperçoit bien le palais qui se dessine. Les rameaux d’olivier se croisent à la pelle. Pâques approche, je remonte avec les cloches ! 

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Reflets et illusions…

Comédie

En 1984, je l’ai vu au théâtre Antoine, dans une pièce dont le nom m’échappe, peu importe. Le moment fort, c’était une escale à Paris avec Pascale, un repas chez Julien, et puis Francis dans ses oeuvres ! Trente ans plus tard, faut-il que je recompte, le revoir ! Hésiter à le reconnaître quand il s’approche, s’asseoir, le sentir, pouvoir le toucher, l’entendre respirer, le humer, l’étranger. Camus nous réunit. La peste soit de cette mémoire qui défaille ! Etre à Avignon, retourner au théâtre en toute saison, sous la pluie et dans le froid, je n’en reviens pas ! Voir des comédiens comme à la maison. Ils sont chez eux, nous sommes tous de passage.

Inspiré, Huster, quand il tisse des liens entre Molière et Albert, entre Chaplin et Marlène. Quand tout s’emmêle, entre Guitry le père et Jouvet Louis. Quand Arletty tend la main à Madeleine, et Barrault. Un univers, celui du théâtre, de la comédie à la française, qui n’est pas toujours comique, de Scarlett à Céline. Je n’ai pas vu le temps passé. Tant de destins mêlés qu’il s’est amusé à nous conter, ceux qu’il a connus, ceux qu’il a croisés, ceux qu’on lui a racontés. L’histoire dans l’histoire. Il n’y a pas de hasard, seulement des rencontres qui forgent un destin. S’en étonner.

Demain, il va dédicacer son livre à la FNAC. Pas sûr que je vais l’acheter, pas certain que je lui apporterai des chocolats, ni même qu’il m’embrassera. Peut-être que j’irais juste le féliciter. Le remercier. Lui dire qu’en rentrant j’ai trouvé un message virtuel qui m’a fait remonter en 1984 ! S’amuser de la vie comme d’une comédie.