Avril sur le fil

Cinq semaines passées —bientôt six— à récupérer, à redécouvrir des sensations, à reprendre le contrôle des gestes les plus anodins, à retrouver un goût au quotidien. Compter les victoires, une par une, une par jour, se lever sans trembler, enfiler son pantalon sans aide, ramasser un papier tombé, pouvoir caresser le chat, tirer la chaise à soi, mettre des chaussures toute seule, marcher dans la rue, avec un soutien, avec une canne, sans canne. Retrouver un peu d’autonomie. Peu à peu, à petits pas sur les pavés déchaussés cachés en embuscade.

Après cinq semaines, pour la première fois pouvoir se tourner sur le côté, sur l’autre côté, celui qui est —qui fut— blessé. Se retourner sur le divan pour voir l’autre face du monde, la lumière tamisée, des photos de famille, de ma fille, de maman souriant à la vie, des livres bien rangés, des disques alignés jamais plus écoutés. Poser le regard lentement sur chaque image, pour la graver, s’en gaver. De l’autre côté, bien sûr, j’avais vue en plongée sur un très beau tableau comme une ouverture sur la mer, une calanque à ma fenêtre. J’avais des mimosas séchés, comme un rayon de soleil oublié dans un vase, quelques boules noël abandonnées, des bougies éteintes, des verres et un miroir à traverser. Le plafond et ce grand mur blanc, où se noyer mais à quoi se raccrocher ? Parfois, le chat passait par là, revenait, partait, sans laisser la douleur s’évader.

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Quand la vie se met à tanguer

Cinq années passées —bientôt six— à cultiver le Sud comme une espérance, à entretenir ce blog comme une promesse de bonne humeur, comme un remède à la mémoire défaillante. Descendre, se promener, s’évader sans compter, puis remonter avec l’espoir de redescendre très vite. Six mois —bientôt sept— que la navette ne fonctionne plus. Le moral s’en ressent, le printemps s’installe sans moi, là-bas. Il fait pluvieux comme la saison veut ça. Les premières fraises récoltées, en barquette présentées à la rue des trois faucons, ne seront pas pour moi. Les rameaux ramassés, aux mains des pénitents gris à la rue des teinturiers, sont passés. Les cloches sont revenues, je suis restée.  

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Où on voit bien que le vert
s’est installé pour durer
(en moins d’une semaine,
la place a reverdi)

Sept semaines écoulées, une chaleur d’été s’est installée. J’ai repris la navette à l’occasion et le taxi par obligation. J’ai tenté de remonter dans un bus, qui ravive les douleurs à chaque tournant, à chaque secousse. Préférer l’ascenseur à l’escalier, éviter de s’éloigner, mesurer ses pas. Chaque effort se paie cash. Rien de cassé. Le médecin, bien étonné même ostéo, ne peut rien y changer.

Huit semaines bien comptées, un vent frais s’est imposé. La pluie rend le sol glissant même sans être gelé. J’ai fait l’acquisition de chaussures de sports sans faire aucun sport, pour pouvoir mieux affronter les pavés. Ma hantise, mon cauchemar, mes douleurs répétées. Peu importe ma dégaine improbable, tant que je peux avancer sans tomber, encore hésitante, la jambe fragile, poser le pied sans faire vaciller la cheville. Chaque départ est une expédition, chaque retour est une victoire.

Deux mois effacés, deux mois pour re-commencer. Dans la maisonnée, faire attention, faire un peu, assurer le nécessaire. Pas de ménage sans se ménager. Qu’il est pesant l’entretien quand il ne sert à rien qu’à se faire mal. Qu’il fait du bien, quand on est fier d’avoir réussi à refaire un geste trivial. Se mettre des défis ridicules, les réussir ou devoir y renoncer sans pâlir. Ravaler son orgueil, il n’y aura pas de treuil, ni aucune assistance pour remontrer la pente. L’étudiante a largement fait sa part. L’apprenti architecte est parti à regret, ne sait quand reviendra et nous manque déjà. 

Hier, enfin, afin de me prouver que le printemps était installé et considérer que j’étais rétablie, je suis montée aux coteaux. Mon pèlerinage à moi, mon rocher de Solutré, avec les bâtons et sans canne. Pas les 374 marches du Buren mais des marches quand même. Vilaines marches qui blessent, qui tuent parfois. Attention sol glissant, même la police a mis des rubans. Arrivée au-dessus, sur l’esplanade qui n’a rien de commerciale, qui n’est que bucolique avec vue sur la ville, il était là. Le lilas ! Celui qui plaît tant à Madeleine, et comme j’aime ça. Lilas blanc, violet, mauve, pourpre et lilas, en lourdes grappes qui commencent à roussir. Le printemps arrive plus tôt chaque année, et j’ai failli être en retard.

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Flaque coupable

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Marches assassines

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Lilas inaccessibles

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      Parfum de victoire sous les glycines
Manque toujours le bleu !

NB : Au rang des nouvelles pas sympas, dont on ne sait si elles sont fondées ou pas, la disparition de ce blog annoncée ! Décidément, tout n’a qu’un temps. Et la fin mai est programmée. Si vous ne me retrouvez plus ici, vous me retrouverez ailleurs… On se tient au jus, on s’informe, on résiste, on archive aussi. On s’embrasse.   

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2 thoughts on “Avril sur le fil

  1. Eh bien, te revoilà ! Je ne fais pas de commentaire sur tes semaines de douleurs, le texte est très parlant ! Chapeau d’avoir gravi ces escaliers pour aller trouver le lilas ! Et la glycine, … j’adore. Je vis en planter une un de ces 4, depuis que j’y pense et que j’oublie 😉
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