Octobre ’17

Ce mois-ci, à chaque fois que j’écris la date, je me surprends en pleine révolution! A mon arrivée sur le perron, ’14 a marqué en fanfare et en musique le début du tragique. A présent, j’attends avec impatience la fin des ennuis, la fin (provisoire) du cursus de ma fille, la fin de l’année ’18. Quatre années liégeoises. Quatre années de guerre pour ma grand-mère qui perdit sa mère, vit son père disparaître, son frère s’éloigner. Après, un mariage, un veuvage, puis un remariage. Avec un Russe blanc. Pourquoi blanc, je demandais alors enfant. Blanc parce qu’il avait fui les Rouges. Immigré, déjà? Réfugié, certainement. Il n’a pas fait le taxi à Paris, ni même Uber à Anvers. Mais il est mort d’un accident de la route, non loin du Ruppel, en ’40 et quelque. Ce n’était pas une tranchée, ce n’était pas le bout du monde, ce n’était pas la mer à boire.

C’était Boris, qui avait fui à travers les bois de bouleaux, les forêts noires, jusqu’à Liège. Je ne sais comment, ni quand il est arrivé. Juste avant la guerre, la seconde, la dernière, réussir à épouser une veuve aisée et ses deux enfants relevait de l’exploit. Juste après la liquidation du magasin Chine & Japon, où il était sans doute, peut-être, déjà entré comme commis-livreur. Quelle erreur. Quelle mésalliance pour ma grand-mère qui perdit tous ses amis, d’un coup, d’un seul. Elle ne m’a jamais dit combien elle l’aimait. Ou pas. Chez ces gens-là, on ne parle pas de ces choses-là. Ensuite, spasiba, les oeufs peints et les matriochkas, ont traversé l’esprit de famille.

Ma grand-mère avait le goût de l’exotique. Elle, qui écrivait si facilement en anglais, s’amuserait de savoir l’étudiante au pays du soleil levant qui l’a fit tant rêver. Qu’elle irait voir les temples, participerait à la cérémonie du thé, écouterait du koto, expliquerait en japonais ce qui fait l’art et la chanson. Maudite chanson que j’ai inventée au soir de sa naissance… Mamémé aurait été ravie de savoir que l’apprentie musicologue avait choisi d’étudier Lakmé, son air préféré. Sans le savoir! Et moi, combien étonnée, de voir que l’imaginaire des unes traverse les années des autres. A travers le temps, flotte un parfum. 

Alors, Octobre ’17, pour moi c’est toujours la révolution des travailleurs, la révolution de tous les possibles. L’espoir, puis le désespoir. On parlait alors de la Russie, de la Russie bolchévique, de Trotski et de Lénine. C’était juste avant la formation de l’Union des Républiques Socialistes Soviétiques. URSS, je l’écris en toutes lettres, parce que certains ont tendance à oublier qu’elle a existé. Comme ce professeur d’histoire politique de la très pauvre université de Liège! Ce qui fait bondir l’étudiante italienne. Elle, elle sait et elle réfléchit. Lui, il parle sans complexe de la Russie de Staline ou de la Russie durant la Guerre froide… Il arrive que l’histoire s’efface! Ou que —par ignorance ou pire indolence— on transmette des informations erronées à des générations de jeunes gens trop peu curieux. Heureusement que les plus malins veillent. Il ne faut jamais oublier de raconter ce qui s’est passé.

IMG_2274.JPG

Le Palais des Congrès,
construit en 1958 (époque Khroutchtchev),
le rouge a bien pâli !

IMG_2269.JPG

Ceci n’est pas le jet d’eau de Genève,
siège de la Société des Nations,
(1920 – 1946)
créée pour préserver la paix, il paraît…

 

Advertisements

En Ourthe, et en plus…

Voyez si j’aime ça ! Me réveiller en musique et en paroles familières. Me lever tôt alors qu’il fait à peine gris. Déjeuner d’un café serré, avec un bout de pain tartiné de herve au lait cru, avant qu’il n’y en ait plus. Prendre le bus juste en face, à l’arrêt mal mené qu’on va réparer, un jour ou pas. Sourire à la coquine métisse qui se cache et court en riant dans les bras de sa maman. Observer la tête du père à qui le gamin fait remarquer qu’il s’est trompé de bus! “Pas grave, on marchera, il fait bon aujourd’hui, regarde la Meuse est bleue!” A la caserne des pompiers, changer de charroi, se laisser cahoter à travers les ronds-points d’Outremeuse. Tassées les vertèbres, serrées les fesses, coincés les bras. Arriver au pont-de-fragnée, pas de croissant chez le boulanger fermé, pas de journal chez le marchand qui affiche en grand-michel-drucker-voici-paris. Se dire qu’on est encore un peu en France mais pas vraiment partout comme à Liège.

Traverser le square d’herbes coupées, éternuer. Contourner le parterre fleuri de l’ancien bras de l’Ourthe pour entrer dans la haute maison. S’enfermer. Y rester. Y passer la journée sans voir le ciel bleu, qui devient gris, puis noir, puis gris, puis bleu. Déjeuner sur le pouce d’un morceau de boudin blanc trop salé. Poser des questions sans réponse, réinventer la voiture à trois roues, lutter conte la malaria, imaginer des applications, développer des concepts et décourager des cons. Un métier comme un autre.

Revenir vers la république, avec un bus qui bouchonne au bord de la dérivation et de la crise de nerfs. Dîner rapidement d’un curry bien assaisonné, curcuma et poivre mélangés. Faire défiler les kanjis, répétition de japonais. L’étudiante connaît son sujet. Confiante, elle enchaîne les examens à la semaine. Relire mes notes, faire un résumé, écouter le concerto imposé, puis Sibelius joué par une Japonaise. Le monde se rétrécit, le monde à l’infini. A la nuit, brisée je suis, épuisée. A peine 12°. On dirait que dans le Nord, le temps fait plus mal. 

S’endormir en se rappelant que Liège a été chef-lieu du département français de l’Ourthe ! Il y avait alors aussi les Bouches du Rhin et les Bouches de la Meuse, dont on sait pourtant qu’elles ne font qu’un seul et même estuaire ! On n’y voit aucun cheval blanc et les taureaux sont vaches laitières. Se dire qu’un jour peut-être, on abolira les frontières. Quoi, c’est déjà fait ! D’autres l’ont rêvé avant moi…  Exit la fanfare, se réveiller en musique.

dptourthe.jpg

1795 – 1814

Je suis pierre

Une statue ne parle pas. Celles de Cocteau regardaient. Celles de Mossoul avaient des ailes. Brisées les sculptures assyriennes de l’ancienne Ninive ! 5 millénaires réduits en poussière, 5 minutes ont suffi ! Peut-on continuer longtemps à se taire et laisser faire ? Le sang n’a pas coulé, ne restent que nos larmes. Les têtes qui roulent, les crayons brisés, les coeurs arrachés, les pierres en cailloux, ils sont fous. Fous à lier, qui pour les arrêter ? Il y a la rage et l’écoeurement, la nausée qui monte et qui déborde. Et ce silence oppressant qui sent la peur.

Avec l’étudiante en histoire de l’art se dire que, soudain, tout semble dérisoire si l’Histoire elle-même disparaît… Alors, on cherche des livres sur la théorie de la musique, avant qu’ils détruisent tous les instruments. Alors, on apprend le japonais, avant d’être submergé par un tsunami. Alors, on se recoiffe tant qu’on peut sortir dévoilée en rue. Alors, on chante et on se moque avant les coups de fouet. Alors, on rit en complicité des pastels qu’on va acheter pour redessiner le monde en paix. Alors, on parle de retourner au British Museum, ou au Louvre, ou au Metropolitan, tant qu’ils sont entiers. Alors, on parle des voyages qu’on ne fera jamais et de ceux qu’on a fait, au bord de l’Euphrate, au berceau et même avant. Là où tout a commencé. Là où l’humanité se délite. Là, où le bleu est délavé par une belle journée de février.      

 

 

 

 

Ceci n’est plus !

 

 

 

 

Terre à louer

Voulzon et Souchy sont sur un bateau. Ca tangue un peu, c’est normal. Ca swingue aussi, c’est un parti-pris. Gagné, cette année, c’est bien mérité ! Place de l’horloge, il y a deux ans déjà, Souchon j’avais vu, tout ému, il chantait. Tout émue j’étais. L’an dernier, chez Marius, on mangeait en terrasse. Plus belle la vie. Cette année, au ciné, je suis allée me réfugiée, entre les gouttes. Le sel de la terre avait un goût amer. Des photos si belles, si noires. Mortelles et vitales, celles d’un demi-siècle passé, juste à côté. A côté de nous, le Rwanda, l’Ethiopie, la Bosnie, la Croatie, le Mali, le Niger, on a tout nié, oublié, occulté. Les puits pétroliers incendiés. Le terre à feu et à sang, c’était quand encore maman ? En remontant vers la place pie, du pape que vous savez, deux voitures militaires, une poignée d’hommes, en kaki-treillis-bérêt-rouge-à-la-mode. Ils ont des gants et des guêtres blancs pour mieux les distinguer dans le noir, surtout le grand noir qui m’interdit de prendre la photo. Pas la peine, je sais très bien où on est. Cette ville, je peux m’y promener les yeux fermés. D’ailleurs, j’adore ça, avancer parallèle aux teinturiers, le soleil bien en face, le regard clos, la tête ailleurs, en confiance absolue. Savoir la chance d’être en vie ici, à cet instant, et d’y revenir à chaque fois, inlassablement.

Présentement, je sais exactement que je suis près du magasin de mangas que j’ai découvert la première fois en septembre et où l’étudiante est revenue tant et tant de fois. Il est situé sur la place-de-jérusalem car la synagogue est juste en face. Elle est très belle, paraît-il. On est vendredi soir, demain c’est sabbat. Ici et là-bas mais dans le port, on abat sans pardon. Sirène sidérée, je reste sans voix. Cette année, l’insoutenable légèreté s’est dissipée. Le bleu est plombé. On a beau faire comme si de rien et regarder loin, il y a une ombre qui plane, un voile qui fait mal. Au rocher-des-doms, je suis montée. Sans les feuilles, on voit bien l’immeuble au loin. J’habite en face. Ici et là-bas, je suis à la fois et sans foi.     

DSC_3018.jpg

La Terre des petits Doms

Je suis Charlie… ou pas

Ca se passe boulevard lenoir, mercredi. Je sens venir une larme et des cris. D’un revers de la main, je l’efface. Des fois, on ne sait pas bien ce qui se passe… Ca se passe sur l’écran, vers deux heures. Je sens monter la vague des profondeurs. C’est l’ultramoderne certitude.

Depuis qu’ils ont tout changé les programmes à la radio, je n’écoute plus. Plus vraiment. En tous cas, pas aujourd’hui.  Alors, c’est par les réseaux que j’ai appris l’impossible nouvelle, puis que j’ai compris, et que j’ai lu, et que j’ai commenté. Changer mon profil. Ajouter des images. Partager des textes et des dessins. Emouvants, révoltants. Modérer. Appeler à manifester. Agir pour ne pas rester sans réagir. 

Ca se passe sur le perron, vers six heures. Sur la place de l’horloge, c’est bondé. Ca se passe partout dans le monde révolté. Pour défendre la liberté de penser, quelques bougies allumées. Nous sommes cent et plus, pas mille. Faut le vouloir, il fait froid dans ce noir. Nous sommes là, chacun comme un charlie déguisé en charlot. Atomisé, pulvérisé sur l’autel de la violence éternelle. A se regarder sans comprendre. Un prend la parole, qui dit son amour de l’hebdo et ne trouve pas ses mots. Une fille émue qui ne dit rien qui soit audible. Un chômeur exclu qui dit tout de cette société pourrie. Une femme qui demande qu’on lève un stylo en signe de colère et de résistance. Puis, cet homme, en complet beige, la cinquantaine, la barbe claire et le teint pâle, qui dénonce le crime et s’indigne qu’il puisse être commis au nom du prophète. Représentant des musulmans, venu avec un message rassurant, pour défendre la liberté et la démocratie. Des paroles d’apaisement pour rassembler les fidèles, heu- les croyants, heu- enfin non-  les gens. Son discours était bienvenu et applaudi. Comme j’aurais aimé qu’il fut suivi des mêmes paroles d’apaisement et de rassemblement de la part d’un curé noir, d’un rabbin qui serait passé par là, d’un représentant de la laïcité qui se serait égaré ou surtout d’un édile de cette bonne ville. Mais non, silence radio. On n’entend plus que woulbeêke.

Alors, j’ai parlé autour de moi, il y avait des gens. Aucun n’avait été sur les réseaux. Et chacun se défiait de laisser parler l’émotion. Surtout des intellos, qui se revendiquaient scientifiques. Chacun voulait tenir un discours rationnel. “Mais à qui profite le crime? ” A personne, soyez-en sûr, même si certains vont vouloir profiter de la situation. Voyez déjà toutes les paranos qui enflent, et les complots du complot. “C’est la marine qui va tirer les marrons du feu”. Spéculations, anticipations, projections. La peur est palpable. “Terrorisme aveugle”. “On n’est plus à l’abri nulle part, on ne sera plus jamais à l’abri”. Heureusement, peu d’amalgames, mais beaucoup d’angélisme. “Attendons que justice se fasse”. “Il faut désamorcer ce geste. Ce sont des innocents comme les autres”… Victimes sur l’autel de la violence éternelle, on connaît la chanson !  

Alors, je m’énerve un peu. Non, ce ne sont pas des innocents comme les autres. Non, ce ne sont pas les victimes d’un attentat dans le métro saint-michel, ni sur la place-saint-lambert-juste-derrière. Non, ce n’est pas le hasard et ce n’est pas aveugle. C’est au contraire très ciblé ! Et ils ne sont pas spécialement juifs, comme à la rue des rosiers ou au musée. Ce sont des dessinateurs, des journalistes, des rédacteurs, des libres-penseurs, impertinents et mécréants. Ils ont été tués parce qu’ils ont osé penser et critiquer ! Ils ont bravé l’interdit de dessiner le barbu et ils ont continué malgré les menaces. Parfois la vérité crève tellement les yeux qu’elle devient aveuglante. Même mon frère de lait s’y perd, qui veut qu’on tempère et qu’on temporise, en attendant que la justice nous éclaire. J’attends pareillement des explications et une sanction exemplaire. Mais je ne peux nier que les victimes sont mes frères de crayon. Et qu’ils ont été tués parce qu’ils défendaient cette liberté qui m’est chère, entre toutes, celle de penser et d’écrire. Et que les policiers qui les défendaient ont pareillement été abattus. Parce que la démocratie est désormais en grand danger et que rien ne sera plus pareil.

Un jour, il y a longtemps, des croyants fanatiques ont tué Hypatia. Elle pensait librement sans jamais renier ce droit. Aujourd’hui, je suis celle-là. En pleurs, mais vivante pour continuer à le dire et l’écrire. Combattre tous les fanatismes. Un combat sans fin et très fin, avec des idées, avec des dessins, avec des chansons. Et dire qu’en plus, il n’y a personne. J’essuie mes larmes et mes doutes. C’est l’ultramoderne incertitude. 

 

IMG_1636.JPGSur le perron, liberté
j’écris ton nom !

Débarquement

Avec François, je me disais bien qu’il y avait un truc ! Je l’ai senti très vite, rien qu’à la manière de se retourner quand je l’ai appelé. A peine installée, à Liège, le voilà qui débarque avec la patrouille de France et tout le toutim. A peine arrivée à Avignon, le voilà qui prend ses quartiers à Brégançon. Et cette fois, il vient avec un porte-avion et une compagnie entière de tirailleurs. Il en fait beaucoup non ? Cet homme-là doit vouloir compenser l’étroitesse de ses costards par la démesure de ses chaussures. En tous cas, je suis très flattée qu’il suive mes déplacements avec autant de précision !

Et il est très doué… ou alors, il bénéficie de complicités ! Parce que même avec un radar-gps-multifonction-qui-fait-four-à-micro-ondes, je n’arrive plus à me suivre moi-même ! Hier, tenez… Non, c’était avant-hier, eh bien, j’étais là ! Juste en face de la maison de Dora Maar ! C’est à Ménerbes-en-Lubéron. Non, je n’ai rien fumé. J’ai bien essayé de vous prévenir mais aucun réseau. A Oppède-le-Vieux, seule la poste fonctionne encore et à Forcalquier, c’est l’amitié qui prévaut. Impossible bien sûr d’envoyer aucun pigeon messager, avec un vent à décorner qui vous savez ! 

Aujourd’hui donc, non, c’était hier, j’étais ici sur la place-aux-pies et demain, qui sera aujourd’hui, je serais au bord de la rivière-qui-sorgue-de-je-ne-sais-où ! Bref, je vous mets du bleu en vrac et dans le désordre. Vous arriverez bien à reconstituer mon itinéraire et toutes les légendes ! Vous y ajouterez toutes les histoires du débarquement de Provence qu’on a oublié de nous raconter quand on était minots. Et si vous n’y parvenez pas, eh bien, vous demanderez à François ! De ma part. 

DSC_2694.jpg

Provence Magazine

DSC_2685.jpg

Au bout du tunnel, parfois,
il y a juste des ruines… 

DSC_2698.jpg

Au bout de la croix, parfois,
il y a juste du vent…

DSC_2701.jpg

  Au bout de la toile, parfois,
il y a des ombres qui nous font croire
des choses qui ne sont pas… 

DSC_2720.jpg
Au bout de l’eau, parfois,
il y a juste l’été …

Atousles.jpg

Au bout du jardin, se rappeler
que vivre en paix est
le plus beau cadeau qu’on nous ait fait !
Et dire qu’au Sud, le temps dure longtemps…