Canicule

“Le jour où la pluie viendra… nous serons, toi et moi, les plus heureux du monde”, dit la chanson, ancienne déjà. Enfant, je ne comprenais pas qu’on puisse être heureux de voir tomber la pluie. Et pourtant ! Parfois, comme un cauchemar,  je rêvais qu’une chaleur comme au désert rendait l’air irrespirable. Aussi, je venais de lire l’Étoile mystérieuse. Cette chaleur, Milou, et ce bitume qui fond, et le rebord de la fenêtre brûlant. Et tous les prophètes qui annoncent la fin du monde. Le réchauffement climatique, nous y voici. Mourir de chaud, ça se passe comment, exactement ?

Donc, cet été, on a dégusté et on va déguster. On pouvait s’y attendre mais on préfère faire semblant depuis trop longtemps. On baisse la tête, en attendant que ça passe. Que faire d’autre d’ailleurs ? On subit. On cherche des subterfuges. On s’immobilise, on s’isole, on boit des litres d’eau. On invente des linges mouillés qu’on pourrait étendre où les chats épuisés iraient se cacher. Mais comment rédiger quand le cerveau ramollit, que les idées s’effilochent, que les mains collent, que les bras collent, que les lunettes glissent sur le nez et que les gouttes dégoulinent sur le front. L’étudiante a un mémoire à terminer, les jours sont comptés. 37° affichés à l’ombre du trottoir d’en face.

L’autre samedi, une voisine, dans un élan de bêtise et d’inconscience conjuguées, a entrepris de nettoyer la cour au kärcher©, nous obligeant à fermer les fenêtres et à subir son vacarme incessant, deux jours durant. Elle s’est arrêtée quand je me suis fâchée tout rouge, démonstration imparable que le bruit rend fou ! Surtout quand il fait 33° sans air. On s’étonne parfois qu’il ait des baffes qui se perdent, surtout quand on voit une eau précieuse si facilement gaspillée. Désormais la basse cour est propre mais je ne parle plus à personne, ce qui nous fait aussi des vacances. On choisit ses amis, rarement ses voisins.

Tant bien que mal, l’étudiante a donc remis une première partie de son grand oeuvre. Elle s’escrime à écrire la suite, à la nuit tombée, quand la température baisse d’un ou deux degrés, quand le ventilateur tourne à peine régime, ce qui ne contribue pas à sauver le climat planétaire. Il paraît que nos mails consomment, que nos tweets polluent, que prendre l’avion est une hérésie, que manger de la viande détruit les sols, que respirer nous tue… L’information nous réveille, nous culpabilise, nous mobilise ou nous désespère. Mais que faire, ici et maintenant ? Preuve qu’on nous ment, l’autre soir, on n’a vu aucune éclipse! Dans les champs, les pompiers doivent intervenir pour éteindre les incendies. Dans les rues, on a installé des pompes à eau et des plantes incroyables qui survivent sous le cagnard. Entretemps, l’autre voisine a fait un malaise. Et c’est là, Monsieur le Juge, sous les lumières bleues de l’ambulance, que je me suis mise à implorer Mistral ! Pour sortir de cet enfer…

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Allez les Bleus-Beurs-Belges

Ainsi donc ce fut Belgique-Japon ! Banzaï, à l’attaque et à la contre-attaque. Un final épique, pour ce qui n’était jamais qu’un huitième de finale. Peut-être même que je vous parle chinois ? Sur Terre, tous les quatre ans, des gens venus de nulle part et d’un peu partout se mettent à courir en short derrière un ballon, entraînant une Nola qui remue les tripes des plus endurcis et abrutit les plus malins. Plus question d’immigration, les dieux du stade sont intégrés dès qu’ils ont marqué. Plus question de lois sociales, bénis des dieux, les ailiers sont exonérés d’une fiscalité solidaire et responsable. Plus besoin de préserver la biodiversité, les sportifs adorés ont adopté la fashion-coupe-décolorée.

Durant quatre semaines bien tassées, la planète arrête de tourner. A chaque jour qui passe, on apprécie un peu plus les vertus du réchauffement climatique. Le ciel du Nord devient bleu comme dans le Sud. On respire mal de jour comme de nuit. Les cigales remontent bien au-delà de Lyon, les orages font déborder les bassins d’orage, les plantes assoiffées s’étiolent, les matous marchent à l’ombre derrière les souris, en attendant la mi-août. L’été sera chaud, plus chaud que celui de 1976, de mémoire…

Or, donc, l’étudiante a affronté sous la canicule la redoutable formation japonaise, de niveau 3, lors d’une rencontre internationale à Leuven-l’ancienne. Après un début laborieux, elle s’est sentie vaincue par les pièges nippons, avant de reprendre courage avec quelques kanjis bien maîtrisés et de belles passes en milieu de phrases. Dire qu’elle est allée droit au but ? Qui sait, les miracles existent aussi pour les braves. Résultat à la mi-août.

JAPAN-copie.jpegJ L P T  2018

A Leuven-la-bière, je me suis ainsi retrouvée à l’accompagner et à la supporter, comme il se doit. Je n’avais pas mis le maillot, ni de bain, ni de rien. Juste une robe légère et un couvre-chef, des chaussures adaptées et sans crampons, pleine de bonnes résolutions et sans pognon. La ville comme un dimanche de soldes, ouverte à tous vents, sous un soleil de plomb. J’ai essayé de reconnaître les rues enserrées derrière la muraille abattue. Il y manque un fleuve, un rocher, un palais. On y trouve des vélos, des jardins, des allées ombragées, où je me suis heureusement posée. On y trouve des bâtiments anciens,  marqués du sceau de l’université où j’ai raté tout ce que je ne voulais pas.

Quarante ans plus tard, remonter la Tiensestraat avait quelque chose d’irréel. Cet immeuble que j’ai reconnu où logeait un donjuan qu’on appelait casanova, qui devint directeur de banque. Ce café que j’ai reconnu où débattait ce délégué de classe, qui devint avocat des sans-papier. Ce banc que j’ai reconnu où j’ai embrassé un roi des bleus, qui devient maître notaire comme son père. Les bourgeois, c’est comme les cochons, immersion dans une chanson ! Ici, je n’ai fait que passer sans m’attarder.

4graces.jpgQuatre grâces qui s’éloignent…
l’homme en jaune n’est qu’un pêcheur de papier !

Plataan-copie.jpegVenir jusqu’ici pour trouver un poème du XVIIe à la gloire du platane!

Cet été est d’autant plus particulier qu’à la réalisation du mémoire l’étudiante doit s’attacher. Et qu’il me revient d’expérience que l’épreuve est fameusement éprouvante. Pour l’encourager (oui, je suis une vraie supporterre et quand elle parle chinois, elle m’épate), je l’ai donc accompagnée à la capitale, pour qu’elle puisse aller fouiner dans la rayonnages auxquels je n’ai pas accès. Dommage, vous savez comme j’adore ça, les livres et les rats de bibliothèque! Celle-ci ne vaut pas celle que j’aime tant en Avignon mais l’environnement est intéressant. La vue sur Bruxelles, ma belle, m’attendrit. C’est un musée, riche de musique et de chansons, non loin d’un musée, riche de peintures et de Magritte. Juste à côté d’une grande salle de concert et d’une verte salle de classe. C’est un peu surréaliste, comme il se doit. Un endroit à passer des Nuits debout, à refaire le monde ou à regarder des matchs de football. Que les meilleurs gagnent, que les moins bons s’en sortent, que les humains se ressaisissent… Le temps est à la surchauffe.

MIM 06 - copie.jpgCeci n’est plus un magasin… d’ailleurs les Anglais ont été défaits !

 

Bleu qui tire sur le vert…

Il y a plein de bonnes raisons de vivre en-Avignoùn ! La première est le bleu que j’aime. Il naît du bon vouloir de Mistral, le traître qui, cette fois-ci, m’a fait faux bond. Et donc, la photo est un peu voilée mais on devine bien, au-loin, la deuxième raison d’aimer la région. C’est le fameux Ventoux qui accroche les nuages. A l’avant-plan, le non-moins fameux pont, dessous duquel il paraît qu’on dansait. Et bien sûr le Palais, tantôt blanc, tantôt d’ocre, que l’on aperçoit de loin comme une promesse… adossé au Rocher des Doms. Chaque promenade sur l’île de la Barthelasse est un plaisir renouvelé.

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Une autre raison, importante, particulière, nécessaire, en-Avignoùn, c’est l’affichage ! Et ce n’est pas toujours du théâtre. Juillet approche à grand pas, son festival, en Off et en In, se prépare dans l’effervescence. L’ambiance sera bientôt détonante, vibrante, étincelante. Mais à l’année aussi, la culture est à l’honneur. Les musées y sont désormais gratuits. Voilà qui mérite bien le titre de “Ville d’exception”, même si on espère que beaucoup d’autres villes démentiront rapidement cette appellation.

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Liberté, égalité, gratuité… je vous laisse méditer !

A l’année aussi, les habitants avisés, des militants éveillés, savent que les idées se communiquent par écrit et s’affichent. Aussi, j’aime ce pays, parce que je peux y lire ceci:

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Où on voit que les vieux platanes ont fait place à de jeunes micocouliers…

Bien sûr, dans cette Région qui s’appelle désormais “Sud” (c’est tellement inattendu), on n’est jamais très loin des montagnes et pas trop près des frontières, sauf à la mer. Il suffit de descendre le Rhône. Se rappeler que la Provence (c’est son vrai nom) fut cette grande Province romaine, au bord de la Mare Nostrum. Mes racines sont d’ici, mes ailes m’emportent là. Les nageoires sont faites pour nager comme les pieds pour migrer.

A Arles, la prestigieuse, le Rhône se sépare. Le Grand-Rhône descend jusqu’à Port-Louis, vers Fos et Marseille, où commercer et échanger riment avec produire et polluer. Le Petit-Rhône file plus à l’Ouest vers la côte, là où Miréio perdit son chapeau, vous connaissez l’histoire et la chanson. Entre les deux, le grand delta de Camargue, avec le riz, le sel et le listel ; avec ses oiseaux migrateurs ; avec des saintes venues de la mer en barque ; avec des taureaux qui ne sont pas espagnols, comme leurs cornes l’indiquent, et pas non plus victimes dans les arènes ; avec des chevaux qui sont blancs après avoir été marrons, parce que la nature fait comme il lui plaît ! Oui, on peut changer de couleur, de bleu, de peau et de pays !

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Spéciale dédicace à une gardiane amoureuse de la Camargue… 

 

Et comme si tout ça ne suffisait pas, en descendant vers la Côte bleue, on y trouve un rivage aux reflets de bleus et de verts, qui font tellement rêver qu’on voudrait s’y baigner, mais que les rochers coupants et les galets roulants empêchent d’aborder.  La crique reste une zone critique.

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La mer qu’on voit danser le long des golfes clairs…
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Des pins si bleus qu’on voudrait les peindre… spéciale dédicace aussi !

Mille et une raisons de rester en Avignon, et pourtant je suis remontée ! Shiva se devait d’être là pour faire réviser l’étudiante, qui a bien réussi l’épreuve mais doit encore rédiger ce qui s’appelle un mémoire, tandis que je n’en finis pas de relire mes mémoires Cinq ans déjà qu’on vidait notre refuge de la rue Saint-Charles. Cinq ans ? Cinq ans !

Au train où ça va…

Donc, nous y revoilà. Ici et là. Dans le Sud. Sous l’orage, emprunter le bus parce que la ligne aux palais est inondée, prendre un train plus tôt pour ne pas arriver trop tard, l’ascenseur de la voie 16 n’est pas en panne, les contrôles sont aléatoires, le départ retardé de quelques minutes à peine. La voiture 7 est pleine à craquer de valises et d’étudiants du vendredi, veille de grève, le changement à Valence est venteux, l’arrivée en gare se fait sur un quai bondé de jeunes gens excités. On y est à la nuit tombée. Il fait un monde comme en plein festival !

Le lendemain, aller jusqu’aux Halles, dans les rues pareilles et différentes. Refaites à neuf, en moins de neuf mois et moins douloureuses aux pieds. Se balader sans trop traîner, respirer. Qu’est-ce qui dans l’air a changé ? Les musées municipaux désormais sont gratuits, j’en connais un qui serait content! Sinon, les bus sont toujours confortables et l’arrivée du tram se prépare à vive allure. Les pickpockets sont de sortie avec les touristes revenus. Vol du portefeuille, la main dans le sac, vite fait, pas vu ! Retrouvé une heure plus tard dans la sacoche d’un postier. L’argent dérobé, les cartes bloquées. Ne reste que la stupeur et un large sourire pour gratifier la postière qui a appelé. Grande première dans une ville où jamais je n’ai craint pour rien. Inconsciente certainement.

Donc, ici même, qu’est-ce qui a changé ? Les couleurs ne sont plus de mise, la justification non plus. Tout ça fait un peu désordre et graphiquement mal aux yeux. L’arnaque est —était— prévisible. Paiement souhaité pour amélioration visible! Paiement souhaité pour rendre le blog plus visité! Mais mieux encore, rappel pour me suggérer de se faire payer chaque visite à travers la publicité. Encore “des” qui n’ont rien compris! Si j’écris, c’est pour les amis, les curieux, les badauds. Pas pour leur vendre du saucisson, des voitures, des crèmes solaires, ni des prêts à tempérament. J’ai mis les noms exprès, pour voir ce qui va sortir du moteur de recherche ! Sinon,comme d’hab, je vous embrasse…

Bon, pour les photos, c’est un peu compliqué. L’option n’est pas activée, ou alors elle est payante, ou manquante, ou sur google, ou avec des images préfabriquées… Tiens, la voilà, au final, quand même. Non, décidément, je n’aime pas ce nouveau média !

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Arrivée du tram revenu à Avignon, comme à Liège…  (heu non, en fait, pas à Liège !)

 

 

Mai nous déplait

Voilà, les cloches ont sonné. Ils sont mariés. Sur la place, le cortège s’éloigne et le marché aux plantes reprend ses droits. Des enfants s’écrient et jouent, des cris, des rires et des photos. Celles que j’ai oublié de prendre. Tout se bouscule joyeusement. Le chat du voisin, qui est aussi à la voisine, a disparu. Trop de bruit, tout ce monde qui  s’étire, qui s’étale, qui s’installe. Puis disparaît. A la tombée de la nuit, il est revenu. Tout est bien qui finit bien. Mariage princier, duc et duchesse, en boucle à la télé que je n’ai plus, quelle chance! Là aussi, on connaît déjà la fin de l’histoire… et ils eurent beaucoup d’enfants. Aucun suspens. C’était samedi, un samedi ordinaire sur la Terre.

Un beau jour de mai, comme on aime qu’ils soit doux et serein, partout et même à Seraing. Après, bien sûr, il y a eu des orages, des inondations, des emmerdements. Et même le jour avant, la mort d’une enfant de deux ans. Vous avez perdu la balle ou la boule? Un enterrement, celui d’une maman qui avait perdu la mémoire. Des réfugiés qui n’en finissent pas de migrer sans fin, des ambassades qui déménagent, des militants qui se font tirer dessus par des militaires, des zadistes qui se font évacués par des gendarmes et des grenades. Ne restent que nos larmes pour pleurer. Mai n’est pas toujours joli-joli. 

Celui-ci fut particulier. J’ai réappris à marcher sans tomber mais pas sans me faire mal. Je me traîne encore, je m’entraîne parfois. Je fais comme si. Tout va bien, je vais bien. On avance sans se retourner, la tête dans le guidon. On égrène les perles. Chaque jour rétrécit le collier qui nous a été donné. Mais avant être enserré, on veut s’assurer que les perles dispersées soient belles. Qu’elles profitent à d’autres, qu’elles rayonnent. L’orage se rapproche. L’étudiante révise son chinois moderne. L’ancien est passé et s’est bien passé. En juin, elle attaque le sanscrit. En juillet, elle termine son mémoire. En septembre, ne sait ce qu’elle fera. Ni moi.

Seule certitude, je ne serai plus ici ! Plus sur ce skynetblog qui m’a hébergée depuis cinq ans, que dis-je, dix ans. Et même douze, c’était dans une autre vie  Il va fermer pour cause de fin de parcours. Vous me retrouverez —peut-être, sans doute— si je parviens à migrer, sur wordpress. D’ailleurs, vous m’avez retrouvée !!! Si vous me lisez ici, c’est que vous y êtes arrivé ! Avec ou sans le lien de redirection, qui va persister jusqu’à la fin de l’année. Après, advienne que pourra. Auparavant —mais rapidement— si vous avez aimé des textes que vous voulez relire, si vous voulez conserver des photos que j’ai postées, servez-vous, avant que tout disparaisse dans le trou noir qui nous sert désormais d’espace de vie virtuelle. Rien n’est éternel. Je vous embrasse comme il se doit.    

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Rideau !
Rouge comme il se doit…
à Avignon comme partout.
J’espère que vous avez
apprécié la mise en scène,
balbutiante parfois mais sincère.

Avril sur le fil

Cinq semaines passées —bientôt six— à récupérer, à redécouvrir des sensations, à reprendre le contrôle des gestes les plus anodins, à retrouver un goût au quotidien. Compter les victoires, une par une, une par jour, se lever sans trembler, enfiler son pantalon sans aide, ramasser un papier tombé, pouvoir caresser le chat, tirer la chaise à soi, mettre des chaussures toute seule, marcher dans la rue, avec un soutien, avec une canne, sans canne. Retrouver un peu d’autonomie. Peu à peu, à petits pas sur les pavés déchaussés cachés en embuscade.

Après cinq semaines, pour la première fois pouvoir se tourner sur le côté, sur l’autre côté, celui qui est —qui fut— blessé. Se retourner sur le divan pour voir l’autre face du monde, la lumière tamisée, des photos de famille, de ma fille, de maman souriant à la vie, des livres bien rangés, des disques alignés jamais plus écoutés. Poser le regard lentement sur chaque image, pour la graver, s’en gaver. De l’autre côté, bien sûr, j’avais vue en plongée sur un très beau tableau comme une ouverture sur la mer, une calanque à ma fenêtre. J’avais des mimosas séchés, comme un rayon de soleil oublié dans un vase, quelques boules noël abandonnées, des bougies éteintes, des verres et un miroir à traverser. Le plafond et ce grand mur blanc, où se noyer mais à quoi se raccrocher ? Parfois, le chat passait par là, revenait, partait, sans laisser la douleur s’évader.

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Quand la vie se met à tanguer

Cinq années passées —bientôt six— à cultiver le Sud comme une espérance, à entretenir ce blog comme une promesse de bonne humeur, comme un remède à la mémoire défaillante. Descendre, se promener, s’évader sans compter, puis remonter avec l’espoir de redescendre très vite. Six mois —bientôt sept— que la navette ne fonctionne plus. Le moral s’en ressent, le printemps s’installe sans moi, là-bas. Il fait pluvieux comme la saison veut ça. Les premières fraises récoltées, en barquette présentées à la rue des trois faucons, ne seront pas pour moi. Les rameaux ramassés, aux mains des pénitents gris à la rue des teinturiers, sont passés. Les cloches sont revenues, je suis restée.  

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Où on voit bien que le vert
s’est installé pour durer
(en moins d’une semaine,
la place a reverdi)

Sept semaines écoulées, une chaleur d’été s’est installée. J’ai repris la navette à l’occasion et le taxi par obligation. J’ai tenté de remonter dans un bus, qui ravive les douleurs à chaque tournant, à chaque secousse. Préférer l’ascenseur à l’escalier, éviter de s’éloigner, mesurer ses pas. Chaque effort se paie cash. Rien de cassé. Le médecin, bien étonné même ostéo, ne peut rien y changer.

Huit semaines bien comptées, un vent frais s’est imposé. La pluie rend le sol glissant même sans être gelé. J’ai fait l’acquisition de chaussures de sports sans faire aucun sport, pour pouvoir mieux affronter les pavés. Ma hantise, mon cauchemar, mes douleurs répétées. Peu importe ma dégaine improbable, tant que je peux avancer sans tomber, encore hésitante, la jambe fragile, poser le pied sans faire vaciller la cheville. Chaque départ est une expédition, chaque retour est une victoire.

Deux mois effacés, deux mois pour re-commencer. Dans la maisonnée, faire attention, faire un peu, assurer le nécessaire. Pas de ménage sans se ménager. Qu’il est pesant l’entretien quand il ne sert à rien qu’à se faire mal. Qu’il fait du bien, quand on est fier d’avoir réussi à refaire un geste trivial. Se mettre des défis ridicules, les réussir ou devoir y renoncer sans pâlir. Ravaler son orgueil, il n’y aura pas de treuil, ni aucune assistance pour remontrer la pente. L’étudiante a largement fait sa part. L’apprenti architecte est parti à regret, ne sait quand reviendra et nous manque déjà. 

Hier, enfin, afin de me prouver que le printemps était installé et considérer que j’étais rétablie, je suis montée aux coteaux. Mon pèlerinage à moi, mon rocher de Solutré, avec les bâtons et sans canne. Pas les 374 marches du Buren mais des marches quand même. Vilaines marches qui blessent, qui tuent parfois. Attention sol glissant, même la police a mis des rubans. Arrivée au-dessus, sur l’esplanade qui n’a rien de commerciale, qui n’est que bucolique avec vue sur la ville, il était là. Le lilas ! Celui qui plaît tant à Madeleine, et comme j’aime ça. Lilas blanc, violet, mauve, pourpre et lilas, en lourdes grappes qui commencent à roussir. Le printemps arrive plus tôt chaque année, et j’ai failli être en retard.

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Flaque coupable

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Marches assassines

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Lilas inaccessibles

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      Parfum de victoire sous les glycines
Manque toujours le bleu !

NB : Au rang des nouvelles pas sympas, dont on ne sait si elles sont fondées ou pas, la disparition de ce blog annoncée ! Décidément, tout n’a qu’un temps. Et la fin mai est programmée. Si vous ne me retrouvez plus ici, vous me retrouverez ailleurs… On se tient au jus, on s’informe, on résiste, on archive aussi. On s’embrasse.   

Chute et bleus

Voilà le printemps, c’est tout blanc! Encore une preuve que ce réchauffement climatique est d’abord synonyme de dérèglement. Le 2 mars, la dernière gelée de l’hiver était annoncée, un verglas programmé, avant que les températures remontent… jusqu’à 16 degrés au moins, prémices d’un futur ensoleillé. Mais ça n’a pas duré, le vent de Sibérie a soufflé, les températures ont dégringolé, et voilà le résultat. Résumé rapide de trois semaines écoulées, sur le divan allongée. Car, bien sûr, entre la plaque de verglas et moi, ce fut une très brève mais intense histoire de fusion. Une passion douloureuse, qui a duré… disons une seconde. Le temps de poser le pied et de chuter.

La faute à la femme d’ouvrage, ouvrage de la femme de ménage, ménage bâclé de la femme à journée. Car ce jour-là, c’était un vendredi. Je n’ai compris qu’une semaine plus tard. Comme à son habitude, elle a lavé les communs et l’escalier à grandes eaux, puis jeté l’eau du seau sur les marches de pierre bleue et la cour en pavés. Sauf que ce jour-là, il gelait à pierre fendre, à corps rompre. En sortant, une heure plus tard, alors pourtant que je savais qu’il fallait être prudente, je me suis seulement dit qu’il ne pleuvait pas encore, que les risques étaient limités. Et donc, j’ai posé le pied —droit— sur la première marche, erreur fatale. Glissade digne des jeux para-olympiques, sans médaille aucune. Sans personne pour m’aider à me relever, j’ai prévenu ma fille de faire attention et de rentrer vite. Puis, je me suis hissée, —aie—, redressée, —aie—, je ne sais comment, —aie aie—, je me suis trainée. Remonter l’escalier. Rentrer, me soigner, éviter de m’évanouir. M’évanouir, aussi, peut-être.  

Après, comme un long cauchemar, de nausées et de douleurs, de médicaments peu efficients. L’étudiante à mes côtés, bienveillante et attentionnée. Réconfortante et inquiète pourtant. Les chats à venir se loveler pour me consoler. Les journées, comme les nuits, à se ressembler. Un matin, pouvoir s’asseoir, enfin. Se redresser, marcher, retrouver un peu d’autonomie. Un peu seulement. Chaque jour, se réjouir d’un geste supplémentaire puis regretter aussitôt une tentative inutile. Tout doucement, millimètre par millimètre, faire lentement. S’abstenir de tout effort. S’abstenir de tout. Renoncer.     

Renoncer à descendre, dans le Sud, alors pourtant qu’il me manque tellement. Renoncer à faire des plans, alors que l’apprenti architecte a fini sa mission. Renoncer à réfléchir, alors pourtant que l’étudiante prépare son mémoire et que —loin de l’aider— je l’inquiète et j’entrave ses recherches. Renoncer aux choses simples de la vie quotidienne. 

Demain, je vais tenter une sortie. Cette nuit, il s’est mis à neiger, finement, encore,  mais ce midi le ciel est vraiment bleu, enfin!

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Fenêtre sur Cour

J’ai adoré le film, je déteste ce remake