24 juin – Fête de la Musique, ici et là, partout, presque pareille et différente, hier, avant et maintenant. L’année dernière, sous un soleil de plomb, j’ai marché jusqu’au bout de la rue des trois faucons rénovée, jusqu’à l’ombre du micocoulier, jusqu’à la fraîche récompense d’une église gothique provençale. Il y avait un concert d’orgue à St-Di, au cœur de la cité papale et au moins deux douzaines d’autres manifestations auxquelles participer, sans plus savoir où donner du micro. Cette année, l’air était pareillement étouffant au début de l’été mosan mais l’offre nettement plus limitée. Au cœur de la cité ardente, il y avait un concert de chambre et une chorale en répétition à la collégiale St-De. Qu’ils soient Di-, De-, Deu-x, ou même di-eux, je les confonds toujours un peu et les saints m’indiffèrent assez. Ce jour-là, sous un soleil pesant, j’ai cheminé au milieu du chantier, évitant les trous béants, hésitant sur les passerelles branlantes — qui pour certaines étaient déjà brûlantes— franchissant tous les obstacles dressés, avec une assurance acquise au fil des mois. On apprend vite comment survivre dans une ville éventrée, parce qu’il faut bien aller chercher à manger, de quoi se nourrir d’émotions, de notes et d’eau fraîche.
Rien de remarquable dans ces deux concerts, qui étaient de peu d’intérêt, en vérité je vous le dis. Certes, la musique profane jouée par des amateurs offre quelque chose de touchant, de rafraîchissant même, si j’osais la comparaison. Mais l’église n’a jamais été un lieu de prédilection à mes oreilles fort peu sensibles à la réverbération des voûtes et des ogives. En temps de paix passe encore mais quand le feu militaire et l’orage nucléaire grondent au loin, on se surprend à vouloir chercher refuge loin, très loin. Par exemple, au bord du Rhône, ce qui n’est guère malin, quand on sait que la centrale de Pierrelatte y fait trempette, pour autant que le niveau d’eau soit suffisant, ce qui n’est pas vrai de tous temps. La sècheresse a déjà et aura encore des effets qu’on préfère ignorer.
Allons donc danser et chanter, sous le pont, comme le veut la chanson. Tout oublier dans un moment entre deux, quand le vent doux vous caresse, quand l’orgue de Barbarie vous emporte loin de tous les barbares, les barbants et les barbus. J’ai bien aimé ce moment suspendu, qui emporte mon chapeau sur l’île de la Barthelasse. Quelques amis, quelques passants, des chanteurs amateurs en quête d’éphémère, au jour le plus long. Y’a de la Joie, entonnait le Fou chantant, chanson de printemps, chansonnette d’amour, chanson de vingt ans, chanson de toujours, chanson reprise en chœur. Sur un banc, deux gamins m’interpellent : “ah oui, j’connais, c’est la publicité pour l’eau de Badoit” ! Douce France, bercée de tendre insouciance…
Dans la joie ou la douleur. Chanter ne suffit pas toujours à écarter la peine. D’ailleurs le peintre, qui chante bien, fort et juste, fort juste, ne chantait plus avec nous. Il ne se laissait plus entraîner dans la farandole des mots, les notes ne l’évadaient plus, la mélodie n’occultait pas sa souffrance. Pourtant, on avait voulu y croire mais peut-être pas assez prié, dans aucune église. Ce n’est pas faute d’avoir essayé.

A Cargèse, petite ville fleurie marquée à la gloire de Colona, deux églises se font face. Nous sommes brièvement rentrés par effraction dans la première, nous avons rapidement évité la seconde, avant de chercher à nous poser pour nous désaltérer. Paisiblement installés dans un jardin paradisiaque, sous la tonnelle, face à la mer turquoise, nous goûtons pleinement cette parenthèse au milieu des oiseaux et des plantes grasses. Soudain, s’élève un très beau chant corse, ou russe, ou grec, ou certainement orthodoxe. Curieux, fascinés, nous demandons d’où vient cette longue et belle mélopée qui résonne dans le val, cette messe à laquelle ne pas assister. Embarrassé, le garçon nous répond qu’il s’agit d’un chant de funérailles, qui célèbre le départ d’un patriarche très apprécié. Vous l’aurez compris, c’est ici que l’affaire a commencé à se corser. Au début du printemps ’23, à peine quelques semaines après le peintre, Marcel Amont a emporté le chapeau de Mireille, ses souvenirs et une bonne partie de ses illusions.
(affaire à suivre)




























